
Depuis des mois, pas un jour ne se passe sans entendre parler de "facebook", ce réseau qui bouleverse internet et modifie les habitudes. Décryptage du phénomène, analyse et témoignages…
L’avis du sociologue : Olivier Pulvar
Olivier Pulvar
Y a t-il des spécificités propres à la Martinique concernant Facebook ?
Il n’y a pas de spécificités martiniquaises concernant Facebook en tout cas pas dans les usages : Regarder ce que deviennent les gens, retrouver quelqu’un… Ce n’est pas spécifiquement propre à la Martinique. C’est propre à une époque, qui caractérise une société urbaine, où il faut aller vite, une société de l’instantané où l’on n’a pas le temps. C’est sur cela que surfe le type d’outil comme Facebook, Twitter et les autres.
Comment expliquer que de nombreuses personnes s'y adonnent quelles que soient la catégorie socioprofessionnelle, l’âge… ?
Il n’a pas de chiffres officiels du nombre d’utilisateurs de Facebook en Martinique. À mon sens, ce sont plutôt les personnes qui sont intéressées par les nouvelles technologies qui vont aller vers Facebook. Il y a des gens qui sont en avance et qui vont se précipiter, qui vont encenser la nouvelle technologie. Il y en a d’autres qui vont la diaboliser.
Et puis, il y a des gens qui vont y aller progressivement, parce que Facebook va s’installer dans le paysage des nouvelles technologies. On va y trouver des offres d’emploi, donc on va l’utiliser.
Est-ce une manière pour l’individu de sortir de l’anonymat ?
Facebook permet aux individus de se vivre comme une personne publique. C’est un endroit où tout le monde peut apparaître comme à la télé, on peut suivre le parcours, le trajet de ce personnage que l’on a créé. Cela a quelque chose de ludique, de mystérieux, qui résulte de l’ordre du jeu. La relation que l’on va rendre publique sur Facebook est une relation travaillée.
Quelles sont les dérives que peuvent engendrer Facebook ?
Ce qui est gênant avec Facebook, c’est que certains usagers peuvent penser que la multiplicité des contacts peut remplacer la profondeur d’une relation.
Les relations sur ces réseaux sont des relations rapides, éphémères. Si par exemple, vous êtes à la recherche de l’âme sœur, que vous échangez avec elle sur Facebook, il faudra bien à un moment ou un autre rencontrer cette personne. Et là, Facebook ne sera pas suffisant.
Il faut que les utilisateurs soient clairs avec leurs usages de Facebook.
Quand on accepte la mise en réseau, on ne peut pas ne pas être surpris de certaines dérives.
Une relation réelle s’inscrit dans le temps et dans l’espace. La relation a du corps. Quand vous êtes sur Facebook, vous pouvez changer d’identité, vous faire passer pour ce que vous n’êtes pas, et c’est ce qui peut donner lieu à des dérives. La frontière entre vie privée et vie publique n’existe quasiment plus. Il y a une superposition de l’espace. Je mets en public ce que je veux de ma vie privée, et là ce sont des notions qui touchent à l’identité. Comment je me vois en tant que femmes, jeunes…
Facebook ou un autre réseau social pourraient-ils créer une société individualiste ?
Il faut faire attention à l’illusion qui veut faire l’outil technique remplacer la relation humaine interindividuelle, cela, ce n’est pas possible. On est sur Internet, c’est le contact rapide. Facebook va formater le type de rapport que l’on a.
Le problème est de savoir ce qui nous manque. Qu’est ce qui fait que l’on se sente obligé de prendre part à ce que propose l’outil. Pourquoi on l’investit comme étant la panacée de la communication ? Et que l'on pense que : « si vous n’êtes pas sur Facebook vous n’êtes pas à la pointe de la communication» ?
Devons-nous craindre que Facebook prenne le dessus sur le monde réel ?
Nos sociétés investissent le monde virtuel plutôt que de trouver des solutions dans le monde réel. Sur Internet, on ne s’implique pas, on a la liberté de s’impliquer comme on veut. On va créer son univers, on va inviter qui on veut, et à ses invités on va offrir ce que l’on veut.
Je construis ce monde virtuel, je veux le voir et l’utiliser comme le référent de mon monde réel. Mais Facebook est une société virtuelle. Il ne remplace par le réel, il existe à côté. Facebook répond à des interrogations auxquelles la société ne peut pas encore répondre comme la difficulté de la relation.
N’est ce pas inquiétant tout cela ?
C’est à la fois intéressant et inquiétant. Les outils évacuent les tensions. Tout ce qui va créer une tension semble disparaître sur le net. Facebook c’est bien, mais il faut savoir faire la différence. Quand on quitte le monde virtuel, les modes de fonctionnement changent. Par exemple, quand on va dans un bureau, il faut savoir s’introduire, se présenter, le niveau de langage n’est pas le même que sur Facebook. Mais beaucoup font la part des choses et savent quelles sont les possibilités que leur offre cet outil.
Facebook c’est un monde, mais Facebook ce n’est pas le monde, il fait partie de la réalité d’aujourd’hui.
Il n’y a pas de raisons de s’inquiéter plus que cela. Il aura le même devenir que les autres innovations technologiques avant lui : Un fort intérêt, puis ça va se stabiliser. Et quand un nouvel outil prendra sa place, on aura les mêmes questions. Car, Facebook pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Il y a un véritable questionnement à avoir sur le rapport à l’autre et le rapport à nous-même, l’identité, la relation.
source M.B. et L.M-M. franceantilles.fr